Alors que les catastrophes climatiques se multiplient, le nombre de climato-sceptiques ou plutôt climato-dénialistes (CD) continue à progresser. Mais qui y a-t-il derrière cette dénomination? D’après l’ADEME, ce phénomène touche toutes les catégories sociales, mais ce sont plutôt des gens âgés (58% au delà de 50 ans), de positionnement politique à droite (73%), plutôt masculins. Ils rejettent le sujet environnemental et les mouvements écologistes. Leur nombre a tendance à augmenter, de 20-32% en 2020 à 35-43% en 2023, les proportions changeant selon les sondages. La moitiés d’entre eux sont plutôt mous dans le sens où ils ne sont pas militants. Ce sont des gens qui doutent que les activités humaines soit l’unique cause du réchauffement et interrogent les solutions qui leur sont imposées. L’autre moitié des CD considèrent que le réchauffement est naturel ou, si ce n’est pas le cas, considèrent que la technologie permettra d’éviter le pire. Ils rejettent fortement les politiques environnementales par idéologie. Dans un premier temps, nous allons nous intéresser aux CD durs, car ce sont eux qui apparaissent dans les médias et abreuvent le public d’infox (« fake news »).
L’outil de base des CD durs est la désinformation qui est alimentée par les réseaux sociaux et le site web qu’ils appellent climato-réaliste. La désinformation n’est pas l’apanage des réseaux sociaux. On trouve aussi de la désinformation dans les médias classiques de télévision et radio, selon le bilan 2025 effectué par trois ONG, Data for Good, QuotaClimat et Science Feedback, spécialisées dans le traitement médiatique des enjeux écologiques. Elles ont comptabilisé 665 cas de désinformation en 2025, soit en moyenne 13 par semaine. En cause bien sûr des médias de la sphère Bolloré, mais également LCI, RMC et BFM-TV. L’audiovisuel public n’est pas à l’abri, mais il enregistre nettement moins d’occurrences (France Info, ARTE). Les narratifs dominants concernent les énergies renouvelables: 70% des cas traitent du secteur énergétique, spécifiquement des énergies renouvelables, 10% de la mobilité et 9% du rôle de la France dans l’action climatique mondiale.
Dans son livre « Écofascistes. Quand l’extrême droite s’empare de l’écologie » (Presses de la cité, 2026), la journaliste italienne Francesca Santolini dissèque les ressorts de la « fascisation de l’écologie » qui avance à visage découvert en Europe. Traditionnellement, l’extrême-droite de type Trump ou Bolloré conteste purement et simplement la réalité du dérèglement climatique. Mais à côté de ce déni frontal, il y a un CD dit « interprétatif » qui reconnait la crise climatique mais pour mieux la mettre au service d’un discours xénophobe et raciste. L’une des expressions les plus manifestes de cet écofascisme est l’« écoborderisme » (ecobordering), terme qui recouvre l’idée selon laquelle l’immigration constituerait une menace pour l’environnement. Cet argument écologique fallacieux est invoqué pour légitimer la fermeture des frontières. Il ne s’agit plus de décarboner la société ou de transformer les modèles économiques ; il s’agit de protéger les communautés nationales de l’arrivée d’autres populations qui sont accusées d’avoir une forte empreinte carbone. Finalement ceux qui sont les premières victimes du changement climatique, parce qu’ils sont précaires et vivent dans des zones plus exposées, sont présentés comme les responsables du problème. Le Sud global devient ainsi coupable, et la migration est assimilée à une forme d’émission de gaz à effet de serre.
On le voit bien, la sphère du déni climatique est assez hétérogène. Le travail du journaliste Jules Xénard est particulièrement intéressant pour la comprendre. Il a abouti à une cartographie du déni climatique. Cette cartographie recense les liens entre 140 acteurs qui diffusent en France des discours contraires au consensus climatique.
Le déni climatique, défini comme la négation du consensus scientifique sur le changement climatique, recouvre plusieurs nuances :
1) la contestation de l’existence du changement climatique: devant l’évidence de catastrophes climatiques de plus en plus nombreuses, cette nuance tend à diminuer, mais elle est remplacée par les autres.
2) la contestation de l’origine anthropique du changement climatique: ces individus acceptent l’existence du changement climatique, mais ils considèrent qu’il est dû à des facteurs naturels tels que le rayonnement solaire ou l’activité volcanique. Il leur parait tellement évident que si la Terre est chauffée par le soleil, c’est forcément lui qui rythme les variations du climat. Cet argument simpliste ignore complètement une science complexe mais robuste.
3) la négation ou la minimisation des impacts et conséquences du changement climatique: pour ces individus, la technologie humaine est capable de nous préserver d’une grande partie de ces impacts. Ce que l’homme a détruit, l’homme peut le réparer. Ils vont faire appel à ce qu’on appelle maintenant la géo-ingénierie (capture du carbone ou gestion du rayonnement solaire). Les scientifiques alertent sur les dégâts collatéraux de ces techno-solutions. Mais ces ingénieurs du pire ignorent le principe de précaution.
4) la diffusion de fausses informations ou d’arguments trompeurs pour disqualifier les mesures d’atténuation du changement climatique: en gros, ils nous expliquent que les mesures d’atténuation vont avoir des conséquences plus graves que le changement climatique lui-même, tout simplement parce qu’elles remettent en cause notre modèle économique. Ils invoquent le chômage, la faim dans le monde pour cacher que ce qu’ils redoutent c’est la fin du capitalisme.
5) et enfin les discours de disqualification des sciences du climat, du GIEC et plus largement du mouvement climat. Le GIEC serait une mouvance écolo-gauchiste. Beaucoup de chercheurs sont des militants, disent-ils, et donc ne sont pas plus fiables que tout un chacun. Ces discours sont pratiqués par de nombreux auteurs depuis le livre de Claude Allègre, l’imposture climatique paru en 2010. Leur objectif est que rien ne change.
La minimisation du changement lui-même ou de ses impacts est souvent pratiqué par des compagnies pétrolières, des think tanks conservateurs, des milieux ultra-libéraux ou libertariens souvent financés par des milliardaires d’extrême-droite comme Bolloré ou Pierre-Edouard Stérin en France. Ils n’hésitent pas à trainer dans la boue les scientifiques du GIEC ou plus largement ceux qui travaillent dans les sciences du climat. Ces CD actifs ont en commun le fait qu’ils ne sont pas climatologues, ils sont souvent âgés et aigris. Prenons quelques exemples. Gérondeau est un fonctionnaire retraité spécialiste de la circulation routière, Gervais un professeur émérite de physique, Rittaud un mathématicien, … A ceux-là, il faut ajouter les journalistes des médias qui excellent dans la désinformation (CNEWS, Sud-Radio, Europe 1) comme Pascal Praud ou Philippe Béchade.
La position de Claude allègre, mort en 2025, géochimiste réputé et ancien ministre de l’éducation nationale est célèbre par sa volonté de dégraisser le mammouth de l’Education National (sic). Ce partisan à outrance de la technologie comme solution ultime, ne pouvait pas supporter que cette même technologie soit prise en défaut par ses collègues climatologues. Sa croisade est poursuivie par son collègue géophysicien Vincent Courtillot. Tous deux ont été pointés par des chercheurs et journalistes scientifiques pour leurs erreurs dans certains de leurs livres de vulgarisation et même dans certains articles scientifiques traitant du sujet. Si on se focalise sur le commun des CD, on constate qu’ils rejettent l’écologie politique parce qu’elle est perçue comme punitive. Ils veulent défendre leur mode de vie. Certains peuvent être proches de la nature mais ont peur de devoir changer leurs habitudes. Ainsi, selon le baromètre de l’ADEME, si on compte plus de 80% de sceptiques dans la catégorie qui n’accorde que peu d’importance à l’environnement, on en compte 9% dans celle qui considère l’environnement comme extrêmement important.
D’après le mathématicien David Chavalarias, beaucoup de comptes climatosceptiques français sur Twitter/X en 2022, étaient antivax, complotistes et proches de l’extrême-droite, relayant la propagande du Kremlin sur la guerre en Ukraine. C’est le noyau dur du déni climatique et il n’y a pas grand chose à faire pour les contrer tant leur mauvaise foi est patente.
Comme le relève la climatologue Valérie Masson-Delmotte, on peut arriver à convaincre le ventre mou des CD en leur démontrant les co-bénéfices de l’action climatique sur la santé, la qualité de vie, la souveraineté économique et l’emploi en France. Bref en ayant une attitude positive qui combinée à la dure réalité du changement climatique pourra les convaincre de l’intérêt de freiner net devant le mur des réalités afin qu’il ne devienne le mur des lamentations.
sources:
- Le Monde 31 octobre 2024, article d’Audrey Garric et Matthieu Goar
- https://science.feedback.org/fr/bilan-2025-mesinformation-climatique-couverture-environnementale-medias-france/
- Articles de Jules Xénard:
- Cartographie du déni climatique: https://deni-climatique.fr
- https://reflets.info/articles/plongee-dans-le-deni-climatique-hexagonal
- https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2026/02/19/qui-est-derriere-l-association-des-climato-realistes-le-navire-amiral-du-deni-du-rechauffement-en-france_6667344_4355770.htm
- Livre de David Chavalarias, 2022. Toxic data: https://toxicdata.chavalarias.org/
- Entretien avec Francesca Santolini dans Usbek & Rica:
https://usbeketrica.com/fr/article/les-droites-radicales-mettent-la-crise-climatique-au-service-d-un-discours-raciste
Illustration: https://www.ladn.eu/ladn-transition/rechauffement-climatique-climtosceptique-doute-verite-scientifique/
